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© © Peggy Bruguière - Le fleuve Maroni, en forêt amazonienne, sépare le Suriname de la Guyane.

Vidéo : Saint-Laurent-du-Maroni, porte d'entrée clandestine vers la Guyane française

Dernière modification : 26/01/2018

Par Peggy BRUGUIÈRE , Pep BONET

À Saint-Laurent-du-Maroni, la deuxième ville de Guyane, un habitant sur trois est étranger et, bien souvent, en situation irrégulière. Les clandestins, venus notamment du Suriname voisin, n'ont que le fleuve à traverser pour gagner ce département français. Tandis que les bidonvilles se développent et les hôpitaux débordent, les trafiquants de drogue, eux, prospèrent et recrutent des milliers de jeunes sans travail pour transporter de la cocaïne vers Paris. Reportage.

En Guyane, petit bout de France perdu en Amérique du Sud, les habitants se sentent oubliés du gouvernement. Depuis quelques années, ce département d'outre-mer recouvert à 95% de forêt amazonienne est plombé par une grave crise à la fois économique, sociale et migratoire. Bordé à l'ouest par le Suriname et au sud-ouest par le Brésil, ce territoire voit affluer chaque jour des Surinamiens, des Brésiliens ou encore des Haïtiens venus y chercher un travail, des soins, de l'or, un logement ou encore un rôle dans un réseau de trafic de drogue. Le trajet est simple car les frontières sont particulièrement poreuses. Il s'agit de fleuves : le Maroni d'un côté, l'Oyapock de l'autre.

>> Reportage : "La traque des orpailleurs clandestins en Guyane"

Les populations locales ne perçoivent pas ces fleuves comme des frontières. Elles ont toujours vécu et évolué d'une rive à l'autre. Le Maroni et l'Oyapock sont des bassins de vie, des traits d'union entre des communautés qui parlent les mêmes langues et partagent les mêmes us et coutumes. La pirogue est leur premier moyen de transport. Elles traversent le fleuve comme on traverse un passage piéton. Alors pour les autorités françaises, faire respecter la frontière et lutter contre les trafics en tout genre est un véritable casse-tête.

Délinquance

Depuis le pays amérindien, nous avons remonté le fleuve Maroni, long de plus de 500 kilomètres, et nous nous sommes arrêtés à Saint-Laurent, la capitale de l'ouest guyanais. Coincée entre la forêt amazonienne et le fleuve, la ville a hébergé jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale des milliers de bagnards condamnés en métropole. Albert Londres a d'ailleurs qualifié Saint-Laurent de "capitale du crime" et sa série d'articles publiés en 1923 pour Le Petit Parisien (rassemblés dans son œuvre "Au Bagne") a contribué à la fermeture des bagnes en Guyane. De cette époque, il reste à Saint-Laurent le camp de la Transportation - restauré et classé - et aussi ce parfum de ville du bout du monde. Une ville qui n'entre pas dans les premiers choix d'affectation des maîtres d'école, professeurs, médecins ou encore policiers, qu'ils viennent de métropole ou d'ailleurs en Guyane... Éloigné de 250 kilomètres de Cayenne, la capitale, Saint-Laurent pâtit d'une réputation de cité violente car les taux de délinquance (vols, braquage, agression) égalent ceux de départements sensibles de la métropole.

Eldorado?

Mais pour les populations voisines, comme au Suriname où, depuis la guerre civile (1986-1992), le salaire moyen ne dépasse pas 500 euros par mois, la ville représente un eldorado. En une vingtaine d'année, Saint-Laurent est officiellement passée de 3 000 à 45 000 habitants. Des habitations illégales de tôles et de bois ont poussé le long de pistes cabossées dans la forêt. À côté de cette pression migratoire, le taux de natalité est élevé et il est fréquent que les foyers comptent six enfants.

Les infrastructures, comme les écoles ou les hôpitaux, ont du mal à suivre. Et les Saint-Laurentais regrettent que l'État français ait toujours un train de retard quand il apporte une réponse à leurs doléances.

Enfin, un fléau plombe la ville et sa jeunesse, largement majoritaire : le phénomène des mules. Sans perspective d'emploi (60% des moins de 25 ans sont au chômage), les jeunes sont des recrues faciles pour les trafiquants de drogue du Suriname, qui les envoient en métropole le ventre chargés de boulettes de cocaïne. Sur les deux liaisons aériennes quotidiennes entre la Guyane et la France, les autorités estiment qu'une dizaine de mules embarquent pour Paris. "En métropole, votre problème, ce sont jeunes qui partent faire le jihad en Irak ou en Syrie. Ici, ce sont ceux qui avalent des boulettes de cocaïne pour espérer gagner des sous", résume une responsable associative de Saint-Laurent.

En octobre dernier, lorsqu'il s'est rendu en Guyane, en pleine explosion sociale, Emmanuel Macron avait déclaré qu’il ne venait pas pour faire des promesses : "Je ne suis pas le père noël, les Guyanais ne sont pas des enfants". Une chose est sûre, les Saint-Laurentais n’y croient plus depuis longtemps.