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ÉGYPTE

La présidence de Mohammed Morsi fait craindre la fin du statu quo avec Israël

Dernière modification : 09/07/2012

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Texte par Gaëlle LE ROUX

L’arrivée au pouvoir du candidat des Frères musulmans Mohammed Morsi pourrait remettre en question la politique étrangère de l'Égypte vis-à-vis d'Israël. Jusqu'à présent, une "paix froide" régnait entre les deux États.

Du bout des lèvres, Israël a salué la victoire de l’islamiste Mohammed Morsi à l’élection présidentielle en Égypte. L’État hébreu a certes rendu hommage au "processus démocratique" qui a permis l’accession du candidat des Frères musulmans à la présidence du pays le plus peuplé du monde arabe, mais il a surtout rappelé la place importante du traité de paix entre les deux pays.  "Nous entendons poursuivre [notre] coopération avec le gouvernement égyptien sur la base du traité de paix [issu des accords de Camp David en 1979, ndlr]", a précisé le gouvernement israélien dans un communiqué.

Si, au cours de la campagne électorale pour la présidence, Mohammed Morsi a adopté la ligne d’un islam politique militant et multiplié les attaques contre Israël, il s'est aussi montré soucieux de rassurer les Occidentaux. Dans une tribune parue dans le quotidien britannique "The Guardian" avant le second tour de l’élection, il réaffirmait son engagement envers les accords de paix avec Israël. Une position qu'il a redite lors de son discours du 24 juin, après l’annonce officielle du résultat du scrutin.

Selon l'agence de presse iranienne Fars qui affirme que Mohammed Morsi lui a accordé une interview, le nouveau président égyptien prône un rapprochement avec l'Iran, alors que les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques depuis plus de 30 ans, ainsi qu'une révision des accords de Camp David. La présidence égyptienne a démenti, dès lundi 25 jun au soir, que Mohammed Morsi ait accordé un tel entretien à Fars. Pour sa part, l'agence iranienne indique que l'interview, réalisée avant la confirmation des résultats de l'élection, est disposnible en ligne sur son site.  

Soutien au Hamas et au Hezbollah

Lundi 25 juin au matin, les médias israéliens ne cachaient pas quant à eux leur inquiétude. "Ténèbre en Égypte", titrait ainsi le quotidien "Yédiot Aharonot", insistant, dans un éditorial, sur la "dangereuse victoire" de l’islamiste et rappelant qu’il avait jadis dirigé un comité préconisant la "guerre contre l’entreprise sioniste". "La crainte est devenue réalité : les Frères musulmans sont au pouvoir en Égypte", se désolait, en écho, le quotidien de centre-droit "Maariv".

"C’est très inquiétant", déclare Masri Feki, chercheur en géopolitique et professeur à l’université Paris-VIII, interrogé par FRANCE 24. Et d'ajouter : "Les Frères musulmans ont une vision extrémiste sur plusieurs dossiers au Moyen-Orient. Il y a quelques semaines, l’un des porte-parole de la confrérie a déclaré que l’Iran nucléaire sera même souhaitable pour établir un équilibre dans la région. Sous-entendu : établir un équilibre avec Israël, qui possède, selon lui, la bombe atomique". Autres positions également alarmantes aux yeux du chercheur : le soutien des Frères musulmans au Hamas dans la bande de Gaza et au Hezbollah, mouvement politico-militaire chiite libanais allié à l’Iran.
 

Dans la bande de Gaza, la victoire de Mohammed Morsi a été accueillie par des scènes de liesse. "Le succès de Mohammed Morsi signifie l’affaiblissement de l’influence de l’Occident dans la région et un couronnement pour le Printemps arabe", s’est réjoui Mahmoud Zahar, haut dirigeant et idéologue du Hamas. "C’est une nouvelle ère qui s’ouvre en Égypte. Il s’agit d’un revers pour le programme de normalisation et de coopération sécuritaire avec l’ennemi [israélien]", a-t-il poursuivi.

Une marge de manœuvre très faible

Selon un haut responsable israélien interrogé par l'AFP sous couvert d’anonymat, les islamistes tenteraient désormais de mettre un terme à la "paix froide" qui dominait jusqu’à présent les relations israélo-égyptiennes. "Ils espèrent qu’un gouvernement islamiste au Caire sera plus complaisant envers les activités terroristes à Gaza et dans le Sinaï". Depuis la révolution égyptienne, le Sinaï, territoire égyptien à la frontière avec Israël, connaît en effet une recrudescence d'attaques, notamment contre des postes de police. "La frontière s’est transformée en sanctuaire pour les groupes terroristes, y compris Al-Qaïda, a estimé lundin 25 juin Benjamin Ben Eliezer, ancien ministre israélien de la Défense. Israël doit désormais s’attendre à des difficultés dans le Sinaï."

Si l’arrivée de Mohammed Morsi à la tête de l’Égypte peut apparaître inquiétante pour l’État hébreu, la marge de manœuvre du nouveau président risque d'être faible. Les pouvoirs du président restent limités par le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui s’est arrogé le pouvoir législatif après la dissolution du Parlement le 16 juin. En outre, le gouffre économique dans lequel est plongé le pays crée des contraintes en matière de politique extérieure. "L’Égypte ne peut pas se passer des aides américaines et saoudiennes, estime la politologue Laure Guirguis interrogée par FRANCE 24. Sa situation économique est véritablement catastrophique, le pays a énormément besoin d’argent, il est au bord de la faillite. Donc on peut s’attendre à ce que l’Égypte adopte une attitude moins conciliante à l’égard d’Israël, mais je ne suis pas sûre que le pays change fondamentalement sa politique extérieure."

Une thèse que partage le quotidien israélien de centre-gauche "Haaretz". "Le nouveau président a les mains liées", estime le journal, avant de poursuivre : "Morsi ne sera pas en mesure d'ignorer les positions de l’armée et la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec Washington - et pas seulement à cause de l'aide financière que l'Égypte reçoit, mais aussi parce que n'importe quel président égyptien qui veut améliorer la position géopolitique de son pays a besoin de l’assistance américaine et saoudienne".