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À la veille de l'investiture de Ouattara, Yopougon veut croire à la réconciliation

Dernière modification : 21/08/2011

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Texte par Guillaume GUGUEN

Dernier bastion des milices pro-Gbagbo à être passé sous le contrôle des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI), la commune populaire de Yopougon, à Abidjan, a payé un lourd tribut à la crise post-électorale. Elle aspire désormais à la paix.

Les pompes à essence ont été démontées et la boutique attenante entièrement pillée, mais Dro Manglé est toujours tenu d'assurer une présence sur le site. “C'est une demande de Shell, le propriétaire de la station-service”, précise le jeune homme, vêtu d'une chemise aux couleurs de l'enseigne anglo-néerlandaise. Dans la commune abidjanaise de Yopougon, Shell n'est pas la seule compagnie pétrolière à avoir fait les frais des violences post-électorales qui ont secoué la capitale économique ivoirienne, entre janvier et avril. Les stations Total ainsi que la "locale" Petroci ont, elles aussi, été mises à sac - par les mercenaires libériens à la solde de l'ex-président Laurent Gbagbo, dit-on dans le quartier.

Carte d'Abidjan (source : RFI)

Commune abritant un million d'habitants, Yopougon fut le dernier bastion des fidèles du chef de l'Etat déchu à opposer une farouche résistance aux Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI), venues du nord pour installer au pouvoir un Alassane Ouattara privé de fauteuil présidentiel. Alors que le monde entier assistait, le 11 avril, à l'arrestation de Laurent Gbagbo dans sa résidence de Cocody, les miliciens acquis à sa cause continuaient de se battre à Yopougon. Davantage pour leur survie que pour leurs convictions politiques.

"Il y a toujours des profiteurs pendant les guerres"

Au plus fort des combats, nombre de magasins et d'ateliers ont été pillés (voir diaporama ci-dessous). Employé d'une menuiserie spécialisée dans les châssis en aluminium, Mohamed, d'origine nigériane, égrène les pertes subies durant ce que l'on nomme par un doux euphémisme "la crise" : "On nous a volé six machines et toutes nos perceuses. Au total, il y en avait pour 10 millions de francs CFA [plus de 15 000 euros, NDLR]". Sans compter que le bâtiment a été partiellement incendié.

Cependant, l'artisan ne souhaite pas connaître les auteurs du saccage : "C'était une guerre, et il y a toujours des profiteurs pendant les conflits." Mohamed a aujourd'hui d'autres priorités : la survie de la petite entreprise qui l'emploie. "Même sans nos machines, nous continuons de travailler. Nous gardons le moral car il y a eu plus grave : d'autres ont perdu la vie."

Le 6 mai, les enquêteurs du Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l'Homme ont découvert à Yopougon dix fosses communes où reposaient 68 corps. Des assassinats que l'ONU a attribués aux combattants pro-Gbagbo, qui ont aujourd'hui déserté les lieux pour la grande majorité d'entre eux. Depuis, les FRCI ont repris le contrôle de la commune après plusieurs jours d'âpres affrontements qui ont coûté la vie à plus de 60 personnes.

A deux jours de la cérémonie d'investiture d'Alassane Ouattara censée amorcer l'ère de la réconciliation nationale, la zone est "sécurisée à 85 %", estime Traoré Bandjé, chef d'une section des FRCI qui a installé ses quartiers dans le commissariat du 16e arrondissement. Ce retour au calme, aussi précaire soit-il, a permis à ce vaste quartier populaire de recouvrer l'effervescence qui a forgé sa réputation.

"Trop d'armes dans la ville"

Au Carrefour Siporex, porte d'entrée de la turbulente commune où trônait, avant sa récente destruction, un monument érigé sous la présidence Gbagbo, les marchands ont sorti leurs étals. Ici, tout se vend ou presque : produits maraîchers, livres, bijoux, paires de chaussettes, DVD piratés, téléphones portables et, investiture présidentielle oblige, t-shirt à la gloire d'Alassane Ouattara et de son épouse Dominique.

Installés derrière leur comptoir, Mickaël et ses associés se félicitent d'avoir repris leurs activités dans la téléphonie, loin des luttes partisanes. "Nous ne sommes pas tous du même parti et, pourtant, tout se passe bien : certains sont LMP [parti de Laurent Gbagbo], d'autres RHDP [parti d'Alassane Ouattara] et nous avons même notre petit bété [ethnie du président déchu]", s'amusent-ils dans un joyeux brouhaha. Les affaires, néanmoins, peinent à redémarrer. "La reprise n'est pas encore effective, constate Davy. Les clients rentrent tôt, entre 19 et 20 heures, alors que d'ordinaire il y a du monde jusqu'à 2 h du matin. La confiance n'est pas encore rétablie."

Les nouvelles autorités ont beau multiplier les patrouilles, la population craint les agressions une fois la nuit tombée."Trop d'armes circulent dans la ville, reprend Koffi, un commerçant voisin. Les gens craignent les représailles. Les FRCI, vous savez, comptent beaucoup de voyous dans leurs rangs."

En dépit de leurs divergences politiques, ces jeunes commerçants installeront, ce samedi, dans leur boutique, un poste de télévision qui retransmettra l'investiture d'Alassane Ouattara. "C'est un évènement symbolique qui doit consacrer l'union de la Côte d'Ivoire." Et, croisent-ils les doigts, la fin définitive de la guerre civile : "On veut la paix, la paix, la paix..."

 

 


 

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