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AFFAIRE DSK

"Un mélange d'auto-sabotage, de manque de jugement et un certain sens de l’impunité"

Dernière modification : 19/05/2011

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Texte par Sarah LEDUC

Comment expliquer que l'ancien directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, puisse être accusé de tentative de viol ? Philip D. Jaffé, professeur de psychocriminologie, explique comment les pulsions peuvent influencer les comportements.

Philip D. Jaffé est psychologue et professeur de psychocriminologie à l'université de Genève. Il a également travaillé dans un hôpital psychiatrique de haute sécurité rattaché à un établissement pénitentiare du Massachusetts. Dans cet entretien, il apprécie l'affaire Dominique Strauss-Kahn à la lumière de son expérience clinique. L'inculpation de l'ancien directeur du FMI par la justice américaine pour tentative de viol peut être imputable à une incapacité à maîtriser, dans la sphère privée, des pulsions qu'il domine en public. 

FRANCE 24 : Si Dominique Strauss-Kahn avait réellement commis les actes dont il est accusé, comment expliquer un tel passage à l’acte ?

Philip D. Jaffé : S’il l’a fait – et tout ce que je pourrais dire sera soumis à ce conditionnel - cela montre que Dominique Strauss-Kahn est à la merci d’une énorme impulsivité alors qu’il est tout à fait capable de se comporter normalement en public. Quand on le laisse seul avec une femme, il devient une sorte de "bête sauvage". Il a pourtant un sens des règles établies face à un œil extérieur, mais lorsqu’il est seul, il exprime un besoin de domination massive et sexualisé. Certains ont parlé d’hyper-sexualité, je ne suis pas sûr qu’on puisse aller jusque là, mais il semble avoir un problème à dominer ses pulsions.

FRANCE 24 : Vous avez probablement rencontré, au cours de votre carrière, des cas d'hommes dont l'intelligence, avérée, a pu se trouver soudainement débordée par des pulsions. Comment peut-on expliquer ce genre de phénomènes ?

P.D.J. : Les personnes très intelligentes ne peuvent pas faire disparaître leurs pulsions : elles arrivent juste à contrôler le contexte pour ne pas se faire démasquer. L’intelligence ne déplace pas les pulsions - car cela relève de deux registres mentaux différents -, mais elle déplace le cadre dans lequel elles s'exercent.

Une autre analyse consisterait à dire que pour des personnes qui frôlent l'implosion professionnelle et sociale, une part de la réalité devient comme un jeu. En flirtant avec les limites, leur intelligence se dérobe à eux. Si on regarde le cas de DSK, tel qu'il nous l'est présenté par les médias, il est par exemple invraisemblable qu’un homme de son intelligence ait pu sortir précipitamment de l’hôtel comme il est censé l'avoir fait. Le coup de téléphone qu'il a donné à l'hôtel, et qui a permis de le localiser, prouverait une certaine forme de bêtise, comme si son état de stress l'avait empêché de réfléchir. C’est la fragilité de cet homme qui s’exprime là.

Quand on regarde les hommes politiques qui ont eu du succès, on constate qu’ils ont un sens de l’autodiscipline exceptionnelle. A l’inverse, pour ceux qui trébuchent, on dit qu’ils n’avaient pas l’étoffe.

FRANCE 24 : Êtes-vous en train de nous dire que les actes reprochés à DSK seraient le résultat d'un acte manqué et qu’inconsciemment, il ne voulait pas être candidat aux primaires socialistes – et potentiellement à l’élection présidentielle ?

P.D.J. : Je ne franchirai pas cette ligne car il n’en serait pas arrivé là s’il n’avait pas une réelle ambition. On peut imaginer qu'il a peut-être tout simplement eu peur. C’est comme Nadal au moment de la balle de match ! Ces moments demandent une extension totale par rapport à ses propres capacités. Et c'est là que les passions débridées sont apparues.

Ce qui est surprenant, c’est que l’intelligence d'un personnage public consiste aussi à savoir s’entourer et à accepter de mettre en place des filets protecteurs contre ses propres pulsions. On peut s'étonner qu’au moment où cet homme est sur le point d’atteindre le pinacle du pouvoir, on le laisse gérer son temps et organiser son emploi du temps, seul à New York !

Le suicide politique ne cadre pas avec le fait que DSK n’ait jamais eu de comportement déplacé en public. Il savait ce qui était permis ou pas. Le passage à l'acte - s'il est prouvé - s'expliquerait par un mélange d’auto-sabotage, de manque de jugement, et un certain sens de l’impunité.

FRANCE 24 : La surveillance anti-suicide sous laquelle DSK est placé "par précaution" dans la prison de Rikers Island est-elle une procédure habituelle ou y-a-t-il un risque réel de suicide?

P.D.J. : C’est une habitude avec les prisonniers de haute valeur, d’autant que l’on ne connait pas son état mental. DSK est probablement dans un état "fluide", c'est-à-dire qu’il passe de moments où il est très combatif à d’autres où il est très déprimé. Son comportement impassible lors de l’audience où on le voit de marbre montre un certain contrôle. Mais il faut très peu de temps pour basculer.

C’est un retournement extraordinaire que de se retrouver dans une cellule américaine, une dégringolade absolue et brutale. DSK est certainement traité avec plus d’égard qu’un criminel lambda, mais les conditions matérielles ne sont pas les mêmes. En prison, on subit des examens médicaux humiliants, on est traité en criminel, isolé de tous ses proches, on a peur, le sentiment de tout ce que l’on a perdu. Alors les états mentaux peuvent varier toutes les cinq minutes.